Un jeune homme trop gros – Note d’intention

16 février 2022

Il s’agit de partir de la pratique simple de la lecture, et d’y ajouter un dispositif sonore et visuel élaboré, composé de deux musiciens, dont le guitariste émérite Vincent Hänni et le plasticien sonore Thierry Simonot ainsi que de l’artiste sculpteur Olivier Estoppey. Par là, décupler le potentiel de la lecture en l’amenant dans un champ perceptif sensoriel et visuel qui puisse permettre une immersion des spectateur·ice·s. Cependant, le lecteur, à l’intérieur de ce dispositif, va prendre quelques libertés comme nous allons le voir plus loin.

Vincent Hänni joue avec sa guitare et ses multiples effets une partition sur laquelle Thierry Simonot pose des éléments sonores issus d’enregistrements réalisés en milieu urbain et naturel, le tout en live. Eugène Savitzkaya décrit avec beaucoup de précision la qualité, la texture des sons, et il opère souvent des analogies entre les sons du dehors, roulement du train sur les rails, bruissement des branches d’arbres, écoulement du fleuve, et les manières avec lesquelles le chanteur utilise sa voix.

Olivier Estoppey quant à lui propose un univers graphique abstrait produit en live sur une tablette et projeté dans l’espace. Ce sont essentiellement des lignes griffonnées qui viennent par moment reconfigurer l’espace et lui donner un aspect mouvant.

Du swing

Lors des premiers essais, il a été vite ressenti à quel point l’oralité de ce texte et les propositions que Vincent faisait à la guitare demandaient du swing. Dans ce sens, il ne s’agit pas de poser de la musique sur du texte, mais bien de les faire travailler ensemble afin d’atteindre un point de convergence, et d’activer ce swing. Quant on l’atteint, le texte s’amplifie de volupté, et chaque mot prend en densité, porté par les accords et les ruptures que propose Vincent. Autant, comme lecteur je suis à l’écoute de l’univers sonore pour moduler mon phraser, autant Vincent se laisse contaminer par les mots et leur agencement pour proposer telle ou telle texture. Et c’est bien parce que le texte de Savitzkaya est musical que l’alliage est si fécond.

Les digressions

Lire et incarner
Le lecteur est pris entre l’acte de la lecture, finement préparée, et celui d’une tentative d’incarnation de cette figure qu’il évoque par des tentatives gestuelles et vestimentaires, en venant se placer par moment dans un cadre dans lequel il essaie de reproduire la gestuelle scénique si significative d’Elvis. Il s’agit de proposer des clins d’œil comme autant de polaroïd pris sur le vif, des écarts à l’acte de lire. Le lecteur est dans cette ambiguïté que nous propose d’ailleurs le texte en passant pour de brefs instant du futur au présent, de tenter de s’approcher d’un peu plus près de la figure qu’il nous livre, voir de de l’incarner. Tentative qui vont articuler des perspectives supplémentaires, des perspectives « spectaculaires » comme pour se libérer de l’acte de la lecture et devenir autre que ce que l’on est.

Pour accentuer cet effet d’approche, cette tentative d’appropriation, les parties au présent seront dites de mémoire. Ce changement de temps dans la narration est très important parce qu’il ramène le propos à l’ici et au maintenant, nous sommes soudainement, directement, en lien avec lui, avec ce « il » énigmatique et pourtant d’emblée identifié. Le garçon nous regarde. Il se prépare à chanter, à nous interpréter une chanson qu’il vient d’apprendre. Ces parties se passent essentiellement dans la chambre du protagoniste et cette chambre est recomposée en maquette et prise comme lieu témoin et appui de jeu pour le narrateur. Cette maquette est suffisamment légère et petite pour que le lecteur puisse la prendre avec lui et l’emmener dans le public pour montrer tel ou tel détail.

Au micro
Pour pouvoir travailler dans des nuances en lien avec la partition so- nore, la voix du narrateur est toujours reprise dans un micro fixe, ou HF pour permettre des déplacements. Double référence à l’outil de travail du chanteur et à l’accessoire de jeu pour le narrateur.

Le choix d’écoute
Les spectateur.ice.s ont le choix de n’être que dans l’audition, en se laissant aller dans les coussins et matelas, ou celui de regarder les propositions faites au plateau. Bien que le narrateur, les musiciens et le créateur visuel ont un espace dédié, le lecteur a la possibilité de se déplacer parmi le public tout en poursuivant sa narration.

Espace scénique / un dispositif
Un dispositif d’écoute dont le but est de mettre les spectateur·ice·s dans une situation de réceptivité optimale est créé. La diffusion du son est élaborée de telle manière que l’on puisse le faire circuler et créer des mouvements de perspective sonore. L’espace est jonché de nombreux matelas, poufs, coussins pour permettre aux personnes de choisir leur posture d’écoute. Il y a dans l’espace un cadre d’un mètre cinquante sur deux mètres dans lequel vient se placer le lecteur pour y prendre, dans des flashs de lumière, des postures significatives du King, et une petite table sur laquelle est disposée la maquette représentant la chambre. Les projections des croquis non figuratifs d’Olivier Estoppey se font dans tout l’espace.

L’auteur
En 1972, encore très jeune, Eugène Savitzkaya publie ces premiers poèmes, qui lui valent une reconnaissance précoce en Belgique et en France. Il est pensionnaire de la Villa Médicis à Rome de 1987 à 1989, en même temps que Hervé Guibert qui publie comme lui dans la revue Minuit et avec qui il entretient une correspondance depuis 1977. Ce dernier raconte ces années romaines, partagées également avec l’écrivain Mathieu Lindon, dans son roman L’Incognito. En 1994, il reçoit en Belgique le Prix triennal du roman pour Marin mon cœur, le Prix Point de mire (prix des auditeurs de la RTBF) et en 1994 le Prix triennal du roman, attribué par la Communauté française et en 2015, pour Fraudeur, le prix Victor Rossel. Ces deux romans sont édités aux éditions de Minuit.

– Jean-Louis Johannides

Ce site web utilise des cookies.